[Coran, 25:32] « Nous l’avons agencé
selon un ordre harmonieux. »

Une synthèse sur les travaux de Michel Cuypers concernant la rhétorique coranique.

Alors que l’approche historico-critique désacralise le texte sacré, l’analyse rhétorique en respecte intégralement la lettre et la cohérence, et doit ainsi pouvoir prétendre à une plus grande légitimité de la part des musulmans qui refusent toute lecture diachronique du Coran. Les éléments que fait ressortir la méthode sur laquelle s’appuie Michel Cuypers ne sont pas foncièrement révolutionnaires.

Ils sont en partie connus de certains commentateurs traditionnels, à l’instar de Fakhr al-Dîn al-Râzî (m. 1210, Al-Tafsîr al-kabîr), qui met en lumière dans son tafsîr l’existence d’une composition rhétorique, de chiasmes et de parallèles stylistiques.

Mais al-Râzî ne connaît pas la systématisation soulignée par Cuypers, qui repère les constructions concentriques. À partir de la structure du texte, l’auteur parvient ainsi à faire émerger un sens nouveau qui s’affranchit du recours traditionnel aux « circonstances de la révélation », dont le caractère est bien souvent hypothétique et reconstruit. En effet, comme l’écrit l’auteur, « en passant d’un niveau textuel à un autre, un même verset peut prendre un nouvel éclairage, s’enrichir de sens nouveaux, au gré des correspondances symétriques qui diffèrent à chaque niveau. L’analyse rhétorique donne ainsi lieu à une lecture polysémique du texte, riche de plusieurs sens qui ne s’excluent pas, mais doivent au contraire être tenus ensemble, pour donner au texte toute sa richesse » (p. 386).

Tout se passe comme si, à l’instar de nombre des textes bibliques, le texte coranique « réécrivait » à sa manière tel ou tel passage biblique dont la structure lui est connue, et même, dont lui sont connues des réécritures déjà effectuées dans d’autres passages bibliques.

Pour chaque séquence et sous-séquence analysée, Michel Cuypers propose trois étapes ou rubriques d’analyse : l’analyse de la composition (composition) parfois accompagnée de questions de vocabulaire puis une première interprétation du texte (Eléments d’interprétation) et enfin une analyse des rapprochements avec les littératures biblique et parabiblique (contexte interscripturaire).
Appliquée rigoureusement, l’analyse rhétorique révèle une composition de la sourate V en miroir où, selon une autre terminologie, sous forme « spéculaire » (p. 32 et 364). Cette construction divise la sourate en deux sections (Sections A et B) qui constituent elles mêmes les deux grandes parties de l’ouvrage de Michel Cuypers.

Une première partie intitulée « Musulmans, juifs et chrétiens face à l’alliance » (p. 31-260) concerne donc l’analyse de la section A délimitée entre les versets 1 et 71. Une seconde partie intitulée « Appel aux chrétiens à entrer dans l’alliance » (p. 261-364) s’applique à analyser la section B délimitée entre les versets 72 et 120. Ces deux grandes parties sont divisées identiquement en trois sous-sections disposées en concentrisme : les deux sous-sections extrêmes traitant de questions religieuses alors que la sous-section centrale traite de questions juridiques.

Fidèle à sa méthodologie et à partir de ce découpage textuel (niveaux inférieur et supérieur), Michel Cuypers jalonne son étude d’éléments d’interprétation liés et complétés par des considérations
intertextuelles « tant elles se commandent l’une l’autre ». Ainsi la section A comporte cinq séquences qui concernent l’organisation de la nouvelle société musulmane, à la fois dans son organisation interne et dans ses relations avec les juifs et les chrétiens.

L’analyse compositionnelle montre une sous section centrale qui affirme la primauté judiciaire de Muhammad sur ses rivaux rabbins. Les deux sous sections extrêmes mettent en exergue l’infidélité d’une majorité des juifs comme des chrétiens et leur refus d’entrer dans la nouvelle alliance islamique. Ce schéma compositionnel en concentrisme est réitéré dans la section B.

Les deux sous-sections périphériques sont un message aux chrétiens pour les convaincre de leurs erreurs dogmatiques concernant l’identité de Jésus alors que la sous-section centrale concerne des prescriptions législatives qui s’adressent aux croyants.

L’ensemble des résultats induits par l’analyse se retrouve synthétisé dans un chapitre intitulé « la composition générale de la sourate » (p. 365-382).

L’auteur y présente deux faits majeurs : le premier est le caractère « testamentaire » de la sourate, le second est la coexistence de deux sortes de textes, l’un se référant à des faits ou événements circonstanciels et l’autre relevant d’un « message universel ». En effet, l’analyse montre en premier lieu que la sourate est un discours aux allures de testament.

Cette conclusion s’appuie sur les nombreuses réminiscences bibliques (l’alliance avec Dieu, l’interpénétration des genres législatifs et narratifs, les injonctions à l’obéissance de la loi…) qui jalonnent la sourate et qui ne laissent aucun doute quant à l’arrière-fond deutéronomique de celle-ci.

Selon l’auteur, ce rapprochement est conforté par la similitude des situations entre les figures de Moïse et de Muhammad. En effet, le Deutéronome constitue le testament prophétique de Moïse. Il en va de même pour Muhammad vis à vis de la sourate V car selon la tradition islamique, elle aurait été révélée lors du pèlerinage d’adieu qui précéda la mort du prophète de l’islam. Par ailleurs, l’évocation de la cène, discours-testament lui aussi, constitue un autre indice du caractère testamentaire de l’ensemble de la sourate V. Située à l’extrême fin de l’ensemble, Jésus y formule une profession de foi d’un monothéisme « pur ».

Cette séquence finale répond symétriquement à la formule du début de la sourate où est affirmée le parachèvement de la mission de Muhammad avec l’instauration de l’islam comme religion.

Le second résultat significatif est la mise en évidence de passages stratégiques disposés rhétoriquement au centre et caractérisés par leur message universel.
Cette centralité qui contraste avec d’autres passages rhétoriquement placés en périphérie les mettent « fortement en relief et leur accorde une importance particulière (…) Ils semblent avoir valeur de principes pour l’interprétation de l’ensemble des versets plus circonstanciés qui les entourent » (p. 376).

L’auteur conclut sur la portée éthique et universelle de ces passages (neuf versets) qui tranchent avec le caractère limité et fréquemment polémique du reste de la sourate.

Ainsi, il conviendrait lors de l’exégèse de ne pas accorder la même
importance à tous les versets : par exemple les considérations générales sur la possibilité pour les juifs, chrétiens et sabéens qui pratiquent pieusement leur religion d’être sauvés, considérations situées au centre, auraient plus de valeur que les éléments polémiques qui les encadrent :

« En vérité, ceux qui ont cru, ainsi que les Juifs, les Sabéens et les Chrétiens, ceux qui ont cru en Dieu, au Jugement dernier et qui ont fait le bien, seront préservés de toute crainte et ne seront point affligés. », Al-Maidah 5.69.

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Quelques propos de Michel Cuypers sur son travail :

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  • La lecture attentive du texte m’a convaincu de nombreuses références à des textes antérieurs : la Bible avant tout (Ancien et Nouveau Testament), mais aussi des textes rabbiniques (la Mishna) ou apocryphes (l’enfance de Jésus). Certaines de ces références sont connues depuis longtemps, mais d’autres sont nouvelles et inattendues (comme le Deutéronome, certains psaumes, le chapitre 6 de l’évangile selon saint Jean, des passages de saint Matthieu ou de la lettre aux Hébreux). Je propose de comprendre ces références implicites, non comme des emprunts, des imitations ou des plagiats, comme l’a trop souvent fait à tort une critique occidentale polémique, mais comme des relectures de textes-sources, réorientés dans le sens d’une théologie nouvelle, proprement coranique.
  • Sans nul doute, le résultat le plus important de ma recherche est de montrer que le Coran, en dépit des apparences, est un texte dûment construit, littérairement très élaboré.
    Ceci n’est pas une affirmation subjective pour flatter le quasi-dogme islamique de l’inimitabilité du Coran : c’est une constatation résultant d’une analyse méthodique et rigoureuse du texte.

 

  • Il est vrai qu’actuellement certains auteurs catholiques d’essais sur l’islam et même des islamologues catholiques de renom versent dans le piège d’un face-à-face contradictoire islam-christianisme.
    J’en ai déjà fait quelques frais : ma recherche a en effet été critiquée par certains islamologues catholiques, parce qu’elle pourrait donner des arguments à la doctrine islamique de l’inimitabilité (i’jâz) du Coran !
    Personnellement, seule la rigueur scientifique de la recherche compte, même si elle doit aboutir à des résultats qui déplaisent à certains de mes coreligionnaires !
    Michel Cuypers

 

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Lien : Analyse rhétorique de la Fâtiha

 

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