Position du problème

L’existence du mal est-elle un scandale relativement à l’existence de Dieu ? Cette question hante la philosophie et toute conscience sensible. Comment un Dieu de Bonté peut-il laisser souffrir l’innocent et périr le juste ? Une réponse possible tient à l’essence même de Dieu, qui est Parfait. Etant Parfait, que pourrait-il ajouter à Sa Perfection sans la démentir ? La Création ne peut donc être qu’un effet de Sa Bonté. Certes ce que Dieu crée, il le crée dans la perfection, mais comme la Perfection ne peut être augmentée, il s’agit non pas de la Perfection divine, qui est absolue, mais d’une perfection relative. Relative à la création justement. Dans cette différence paradoxale se tient le mystère (ou le secret) de l’existence du mal. La création est parfaite non absolument, mais relativement à Son Créateur, au Dessein qu’Il y a mis. Il y a bien un « jeu », une « marge », une « différence », un « écart » incommensurable entre la création et le Créateur.
Dieu est plus Proche de l’homme que sa veine jugulaire (Coran), mais qui dit Proximité dit distance, même infime. C’est dans cette distance que le mal peut prendre place. Le mal est par essence l’attestation de la différence entre la Perfection divine et ce qu’elle crée, qui ne s’ajoute pas à elle comme nous l’avons explicité, ni ne l’augmente, mais qui en exprime pour ainsi dire comme un rayon, un angle de vue. Et c’est l’homme qui voit. Pour voir quoi que ce soit, il faut en effet une mise à distance, quelle qu’elle soit. En s’éloignant de Dieu – par le mal, nécessairement -, l’homme est placé face à Dieu, et peut faire « retour ».
La possibilité du mal est donc toute entière contenue dans la possibilité même de la création. Par le mal, l’homme reçoit la possibilité de se destiner lui-même à découvrir le Bien. Le mal n’est finalement – finalement ; dans la Révélation finale de Dieu – que le versant obscur du « jeu » de la création. S’il n’y avait pas le mal, il n’y aurait que le Bien, il n’y aurait que Dieu seul ; il n’y aurait pas la création.


2) Dialogue fictif entre un athée et un croyant

Se frayant un chemin, l’athée s’exclama : – Vraiment, tu mérites le nom d’idiot si tu existes, Dieu, et même avec une majuscule. L’Idiot !
Comment as-tu pu créer un monde aussi misérable, jonché de malheurs, de souffrances, de méchancetés, d’horreurs en tous genres ? Il t’était si facile de créer en une seule fois l’harmonie, le bonheur et la joie de vivre.
Un croyant s’approcha timidement et prit la parole : mais c’est que Dieu nous a Créés libres, donc libres de faire le mal. Mais libres aussi de retrouver la voie du bien, et donc du bonheur universel et partagé.
L’athée reprit alors : – Je connais cet argument, votre seul argument à vrai dire, et aussi misérable que ce monde de misère. Ainsi votre Dieu a trouvé bon de créer un monde mauvais juste pour que nous ayons la liberté de nous enfoncer dans le mal et celle ensuite d’en ressortir péniblement, au prix d’innombrables souffrances et d’une corruption générale. Je suis désolé, mais cette raison n’en est pas une : Dieu, puisqu’Il peut tout, pouvait très bien créer un monde à la fois libre et bon !
Le croyant réfléchit un moment puis répondit : – Oui, mais ce monde libre et bon serait moins beau que celui qui résultera de la victoire du bien. La joie qui résulte d’une souffrance surmontée est plus forte, plus haute et plus belle que toute autre.
– C’est bien ce que je disais, reprit l’athée, Dieu est l’Idiot même. S’Il peut tout, alors Il peut aussi créer tout de suite un monde de joie parfaite ! Il peut très bien, s’Il est bonté, nous épargner le détour par le mal et nous en donner les fruits directement. Au paradis, les hommes seront bien libres et parfaitement bons, parfaitement heureux. Donc Dieu pouvait très bien, s’Il existait vraiment, et s’Il était Amour, donner dès le début aux hommes cette liberté dans la perfection.
Le croyant resta muet. Il se disait en lui-même : – C’est vrai, nous pourrions être à la fois libres et bons, libres et heureux, libres et spirituels, libres et aimants. La liberté ne justifie donc pas le mal…
Il recula et s’éloigna pour prier.
Et alors qu’il se mettait en face de Son Seigneur, il réalisa : Dieu est Miséricorde, Dieu est Justice ! La Justice est un Attribut de Dieu, et à quoi bon la Justice, s’il n’y avait pas la possibilité de l’injustice. Ainsi c’est l’Essence même de Dieu dans sa perfection absolue qui rend possible le mal. 
Il revint vers l’athée et lui dit : – Oui, Dieu laisse exister un temps le mal, mais parce qu’ainsi Sa Justice est Appelée à se manifester. Le Paradis n’est pas seulement un Lieu de bonheur parfait, mais le couronnement du bien. Sans la possibilité de faire le mal, le bien ne pourrait jamais se déployer dans tous ses aspects et dans tous ses degrés : cela, seul le mérite de l’homme qui choisit le bien peut le créer. Dieu est le Rétributeur ; chacun recevra selon ses œuvres et ses mérites, quoique cette Rétribution soit enveloppée de Miséricorde et, du fait de la Bonté de Dieu, échappe à toute imagination.
Néanmoins, c’est selon Sa Justice que le Paradis sera peuplé, et non pas de façon indifférenciée, automatique et uniforme.
Chaque victoire sur le mal porte en elle un fruit qui lui est propre.
Le Paradis, ce n’est pas seulement le bonheur parfait ; c’est un Jardin où se distribueront et s’épanouiront – en toute justesse et Justice – tous les germes de bien que les hommes auront fait éclore.
Le mal n’est pas le fruit de la liberté, mais le terreau de la justice de Dieu.

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